Dans un contexte malien marqué par une accumulation de crises sans précédent, l’appel lancé par Maître Mountaga Tall résonne comme un cri d’alarme autant qu’une feuille de route. Loin des postures partisanes habituelles, cette figure majeure du paysage politique malien propose une lecture sans complaisance de la situation et trace les contours d’une sortie de crise possible. Trois piliers structurent sa réflexion : la lucidité, l’ouverture et le rassemblement.
Le premier mérite de cet appel est de nommer l’évidence que beaucoup préfèrent ignorer : LES MALIENS SOUFFRENT. Cette souffrance n’est pas abstraite. Elle se manifeste dans les coupures électriques à répétition, la vie chère qui étrangle les ménages, la pénurie de carburant, le chômage endémique des jeunes, et surtout, le « bain de sang » provoqué par l’insécurité persistante. Maître Tall formule ici un avertissement d’une grande pertinence : la résilience admirable du peuple malien, si elle se prolonge indéfiniment sans amélioration tangible, risque de basculer dans la résignation, antichambre potentielle de la révolte et de la répression. Cette analyse en forme de crescendo dramatique n’a rien d’apocalyptique ; elle s’appuie sur des mécanismes sociologiques bien documentés dans d’autres contextes de crise prolongée. Se taire face à cette réalité, insiste-t-il, équivaudrait à « cautionner l’insupportable ». C’est affirmer qu’en politique comme ailleurs, le silence peut devenir complicité.
Le deuxième axe de l’appel est sans doute le plus audacieux politiquement : l’acceptation du dialogue avec les groupes armés. Dans un pays où les positions se sont durcies, où le discours sécuritaire domine, proposer la négociation pourrait être perçu comme une faiblesse. Maître Tall balaie cette objection d’un revers de main : « Dialoguer, négocier, ne signifie en aucun cas capituler. » Sa vision du dialogue n’a rien de naïf. Il propose une approche méthodique, structurée autour de questions pragmatiques : avec qui, quand, où, que négocier ? Quelles lignes rouges établir ? Cette rigueur méthodologique contraste avec les appels vagues au dialogue souvent entendus. Il rappelle d’ailleurs que cette recommandation figure déjà dans les conclusions des Assises Nationales de la Refondation, lui conférant une légitimité institutionnelle. Crucial également : ce dialogue ne doit pas se substituer à l’action militaire mais l’accompagner, aux côtés d’une « riposte doctrinale claire », d’une lutte contre la corruption et d’actions de développement local. C’est une stratégie globale qui est esquissée, non une capitulation déguisée.
L’ouverture concerne aussi les relations extérieures. L’avertissement est direct : « souveraineté ne rime pas avec repli sur soi ». Dans un contexte où le Mali a reconfiguré ses alliances internationales, cet appel à « réchauffer et renforcer les relations avec tous nos voisins » rappelle qu’aucun pays, aussi souverain soit-il, ne peut prospérer dans l’isolement régional.
Le troisième pilier est peut-être le plus ambitieux : rassembler un pays fragmenté. Maître Tall énumère six mesures concrètes qui constituent un véritable programme d’urgence nationale. D’abord, la cohésion militaire, fondement de toute stabilité dans un pays en guerre. Ensuite, la liberté d’action de la société civile, cette « sentinelle » démocratique que tout régime autoritaire cherche à museler. Puis, des mesures économiques immédiates contre les maux quotidiens qui érodent la patience populaire. L’appel à restaurer les partis politiques, actuellement suspendus, tout en œuvrant à leur « rationalisation et moralisation » est particulièrement équilibré. Il ne s’agit pas de restaurer l’ancien système dans ses travers, mais de réinventer une vie politique assainie. Enfin, deux mesures à forte portée symbolique : la libération des détenus d’opinion et le retour des exilés politiques. Ces gestes de réconciliation nationale sont présentés non comme des faveurs mais comme des conditions du rassemblement.
Ce qui frappe dans cet appel, c’est qu’il émane d’une figure politique d’expérience, ancien ministre, ancien député national, régional et panafricain, qui pourrait se contenter d’un silence prudent. Au contraire, Maître Tall assume publiquement une parole de vérité, au risque de déplaire. Sa conclusion mérite attention : le Mali doit sortir de la « stratégie de gestion de crise qui ne peut perdurer ». C’est reconnaître qu’improviser au jour le jour, gérer l’urgence sans vision stratégique, ne mène nulle part sinon à l’épuisement des ressources et à la multiplication des drames humains.
Dans un paysage politique malien souvent marqué par les invectives, les positionnements tactiques et les calculs à court terme, cet appel se distingue par sa hauteur de vue. Il ne s’agit ni d’un réquisitoire partisan ni d’un blanc-seing accordé aux autorités, mais d’une contribution citoyenne à la recherche de solutions. Reste à savoir si cette voix sera entendue. Dans les périodes de turbulence, les sociétés ont parfois tendance à se radicaliser plutôt qu’à s’ouvrir, à chercher des boucs émissaires plutôt que des compromis. L’appel de Maître Mountaga Tall est un pari sur l’intelligence collective malienne, sur sa capacité à privilégier la raison sur la passion, le rassemblement sur la division. Un pari que l’avenir du Mali ne permet plus de perdre.
Sambou SISSOKO