Nos concitoyens ont tendance à se poser cette question, prise entre résilience et résignation face aux multiples actions des GAT. Pour mieux répondre à cette question, il faut d’abord retracer l’histoire du terrorisme et repérer les mouvements qui ont été qualifiés de terroristes depuis l’avènement du monde moderne. Pour mieux comprendre ce que veut dire « terrorisme », il semble prudent d’emprunter la définition de David Rapoport, qui décrit le terrorisme comme une stratégie pour « parler » par la violence, faire peur à un public plus large que les victimes immédiates et obtenir des objectifs politiques ou idéologiques. De cette définition émergent quatre notions clés : stratégie de communication politique, volonté de semer la terreur, intimidation d’un public élargi et objectifs politiques ou idéologiques. Sur la base de la définition de David Rapoport, le monde a connu quatre vagues de terrorisme depuis l’avènement du monde moderne. Comme les courants d’eau, elles avancent, se retirent, puis laissent naître une nouvelle vague.
La première vague (1880-1920) : Les anarchistes ou le monde sans frontières
À la fin du 19ᵉ siècle, certains rêvaient d’un monde sans États-nations : pas de drapeau, pas de frontières. Ces groupes, surnommés les anarchistes, voulaient renverser les gouvernements pour bâtir des structures impériales plus larges. Les anarchistes étaient taxés de terroristes en raison de leur stratégie de violence, ciblant les représentants du pouvoir ou les symboles de l’État. L’objectif était de semer la terreur parmi l’élite politique afin de dissuader tout projet d’État-nation. Le groupe russe Narodnaya Volya « La Volonté du peuple » est un bon exemple de cette période. Des actes spectaculaires, comme l’assassinat du tsar Alexandre II, le souverain qui tentait de moderniser la Russie, en 1881, ou celui de l’archiduc François-Ferdinand en 1914, comptent parmi les derniers échos de cette vague, que la Première Guerre mondiale finira par balayer. Cette vague de terrorisme a pris fin avec la consolidation des États-nations modernes et l’avènement d’une autre forme de terrorisme : la lutte anticoloniale.
La deuxième vague (1920-1960): les combattants de la liberté
Après la Première Guerre mondiale, le vent de liberté a soufflé sur les colonies. Les mouvements nationalistes, sur plusieurs continents, ont pris les armes pour secouer le joug colonial. Ces groupes nationalistes prenaient pour cible les autorités coloniales et leurs collaborateurs locaux. Les puissances coloniales les appelaient « terroristes » ; eux se voyaient comme des combattants de la liberté. En Europe, on peut citer l’exemple de l’Armée républicaine irlandaise, qui luttait contre la domination britannique. En Afrique, on peut citer l’exemple du Front de libération nationale (FLN) en Algérie. La fin de la Seconde Guerre mondiale a entraîné l’affaiblissement des puissances coloniales. Ces mouvements en ont profité pour proclamer leur indépendance, mettant ainsi fin à ce qui était considéré comme une tendance terroriste entre 1920 et 1960. Une page se tournait, mais une autre s’ouvrait : la lutte armée de l’extrême gauche.
La troisième vague (1960-1980): les Che-guevara
Dans un monde traversé par la guerre froide, certains groupes marxistes-léninistes non étatiques ont choisi la lutte armée pour renverser les fondements du capitalisme. Pour se faire entendre, ils ont mené des attaques transnationales : détournements d’avions, prises d’otages et assassinats politiques. L’un des épisodes les plus connus est le détournement du vol Air France 139 en 1976 par le FPLP, un mouvement gauchiste palestinien. Elle a pris fin avec la fin de la guerre froide, la chute du bloc soviétique et la transition démocratique de plusieurs pays d’Europe de l’Est. Sa fin a coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle forme de terrorisme : l’islamisme radical.
La quatrième vague (1979 à nos jours): Les radicaux religieux
Déclenchée en 1979 par deux secousses politiques : la Révolution islamique en Iran et l’invasion soviétique en Afghanistan. Elles ont contribué à un mouvement mondial de radicalisation religieuse. Inspirés par une lecture extrême de l’islam, certains groupes ont justifié la violence comme un devoir sacré (jihad). Les tactiques utilisées étaient extrêmement violentes, caractérisées par des attentats-suicides, des attentats à la voiture piégée, des attaques de masse visant des civils et l’utilisation d’Internet à des fins de propagande. Parmi les groupes terroristes impliqués dans cette vague, on peut citer Al-Qaïda, l’État islamique (Daech), le Hezbollah, Boko Haram, Al-Shabaab et le JNIM.
Le terrorisme prendra-t-il fin ? Le terrorisme n’est pas un bloc figé. C’est un phénomène en perpétuelle transformation, qui s’adapte aux failles du monde. Chaque vague finit par s’essouffler, remplacée par une nouvelle forme de violence politique.
La vraie question n’est donc pas « est-ce que cela va s’arrêter ? » mais plutôt « comment nos sociétés peuvent-elles mieux comprendre, anticiper et contenir ces vagues successives ? »
Comprendre les cycles, c’est déjà réduire la peur. Et réduire la peur, c’est couper le carburant principal du terrorisme.
Dr. Abdoul Razak Touré
Sahel Peace & Development Lab