Le financement du terrorisme au Sahel repose sur une économie complexe, souvent mal comprise et largement sous-estimée. Pour éclairer ce phénomène, le modèle économique de Boko Haram constitue un point de comparaison pertinent: il permet de mieux comprendre les mécanismes financiers qui soutiennent aujourd’hui le JNIM et l’EIGS au Mali.
Afin de saisir l’étendue des ressources mobilisées par ces groupes armés terroristes (GAT), cette analyse distingue deux grandes catégories de financement :
1. les sources criminelles, fondées sur l’usage direct de la violence
2. les sources non criminelles, qui reposent sur des activités économiques locales ou externes ne nécessitant pas la force.
Les sources non criminelles incluent: l’autofinancement ou les activités commerciales légales, certaines organisations caritatives ou ONG, les dons et cotisations internes etc.
Des exemples concrets permettent d’illustrer ces mécanismes.
A. ONG et organisations caritatives: transferts indirects
Un cas significatif est présenté dans un rapport du Financial Action Task Force (FATF). Une ONG du Moyen-Orient, la Fondation Islamique Al-Haramain, a tenté d’ouvrir un compte bancaire au Nigeria. La banque a fait preuve de vigilance en menant une enquête sur la fondation. L’enquête a révélé que plusieurs dirigeants de la fondation étaient poursuivis dans différents pays pour financement du terrorisme.
Les autorités nigérianes ont repris l’affaire et découvert que l’ONG avait déjà effectué des transactions dans le pays, dont les bénéficiaires étaient identifiés comme des lieutenants de Boko Haram. Cet exemple montre comment certaines structures caritatives peuvent servir de relais financiers, parfois sans que cela ne soit immédiatement visible.
2. Autofinancement et collecte urbaine
Selon les travaux de Waziri Adisa «Transnation Organised Crime», l’armée nigérienne est parvenue à infiltrer Boko Haram tout au long de 2017. Cette opération a révélé que le groupe plaçait des personnes âgées et handicapées dans des lieux très fréquentés en milieux urbains tels que mosquées, marchés, zones de transit afin d’y collecter de l’argent auprès des populations. Les sommes recueillies servaient principalement à l’achat de vivres destinés aux combattants installés dans les zones rurales. Ce système montre que l’autofinancement repose sur des pratiques quotidiennes, discrètes, mais très structurées.
3. Activités commerciales légales: le cas du commerce de poisson
Un article scientifique mené par Enoch Alabi intitulé «THÉ FINANCIAL LIFELINE OF TERRORISM» indique qu’en 2017, des membres de Boko Haram ont été arrêtés en possession de 463 sacs de poisson, évalués à 18,2 millions de francs CFA. Les suspects ont admis s’être engagés dans le commerce de poisson afin de soutenir les activités opérationnelles du groupe. Ce type d’activité légale constitue une source de revenus régulière, difficile à tracer et souvent sous-estimée.
Il faut comprendre que le JNIM et l’EIGS fonctionnent comme des branches locales, à l’image de Boko Haram, dont la hiérarchie est basée au Moyen-Orient. Ces directions centrales, représentées par Al-Qaïda et Daesh, organise régulièrement des sessions de formation, souvent au Pakistan, en invitant des représentants de chaque groupe régional de l’Afrique. Ces formations mettent l’accent sur les stratégies de l’autofinancement et de l’autonomie des branches locales, ainsi que sur l’apprentissage des techniques liées aux engins explosifs. Cela implique que les méthodes utilisées au Nigeria pourraient tout à fait être reproduites au Mali ou dans d’autres pays de la région.
À suivre (les sources de financement criminelles)
Dr Abdoul Razak Touré
Sahel Peace & Development Lab